BODY TALK

Evans MBUGUA atteint à présent la maturité et son œuvre prend de l’assurance et cela se ressent clairement dans les récentes évolutions de son travail!

BodyTalk, la série consacrée à la danse, résume parfaitement les préoccupations qui sont les siennes et qui tournent autour de l’être humain, homme ou femme. Dans de grandes compositions, très colorées, il nous dit les rencontres, les échanges, les identités et leurs cheminements et le souci qui est le sien d’essayer de cerner au plus près l’être humain dans ses multiples facettes.
Des fonds très soignés, qui peuvent rappeler l’activité de designer de l’artiste, reproduisent comme les motifs réguliers des tissus multicolores que l’on retrouve partout à travers l’Afrique, même si, en fait, il s’agit d’empreintes de pieds qui se fondent habilement dans la trame tout en évoquant forcément la marche et surtout, en l’espèce, la danse.

S’en détachent, en pointillés, de grands personnages en mouvement qui envahissent la toile et lui donnent une vitalité qui contraste vigoureusement avec le fond très neutre et très uniforme, quoique coloré. Contraste de couleurs vives que leur traitement antagoniste -traits linéaires contre pointillés, reproduction de motifs similaires contre personnages en mouvement etc.- anime de façon formidable. Les techniques dans ces tableaux allient la peinture à la main sur plexiglas à l’impression numérique sur papier.
Cette peinture est jeune, elle montre une Afrique dynamique et en mouvement, une Afrique positive et on a immédiatement envie de l’aimer! Pour l’artiste, danser est un langage universel. Il permet de faire passer expressions de joie, paix, excitation, tension, poids, espace, rythme, souplesse…

Giant Steps To The Moon And Back (2020)
Don’t Slow Me Down If I’m Going Too Fast (2020)
Guturamira Ng’ania (2020)
My Spotlight On You (2019)

Peinture à la main sur Plexiglass + impression numérique originale sur papier


Mais l’artiste sème plusieurs énigmes dont il est seul à posséder la réponse exacte, même si l’on peut hasarder des explications qui ne rencontrent pas nécessairement les siennes. Mais n’est-ce pas le rôle du «regardant» que de s’approprier l’œuvre et lui faire dire ce qu’il a envie de dire ou d’entendre?

Pourquoi tous ses modèles portent t’ils des lunettes noires? Quel lourd secret cachent-ils derrière, à moins que, par cet artifice, l’artiste cherche à supprimer les identités particulières et à montrer que ces portraits n’en sont pas qui immortalisent la jeunesse, sous toutes ses formes, même s’il s’agit de deux modèles précisément identifiés…
Parce qu’à l’évidence il ne s’agit pas que d’une combinaison de prouesses techniques, celles des danseurs et celles de l’artiste qui les représente. Il y a de façon certaine, au-delà de la beauté esthétique qui nous saisit immédiatement, un message qui passe et qu’il nous faut apprendre à décrypter.
Nos danseurs sont noirs, certes, mais ils sont contemporains et « mondialisés » comme le prouvent leurs coiffures, leurs tenues et les accessoires qu’ils portent, et rien ne permet de leur attribuer une nationalité, une ethnie, un pays, tous ces symboles de frontières, de démarcation, d’isolement et de conflits. Ils sont toute l’Afrique qu’ils représentent dans son ensemble et dans son unité transcendée.
A l’inverse des clichés en usage, c’est une Afrique énergique, mais pas celle des cartes postales qui danse dans ses oripeaux de paille et ses fanfreluches d’un autre âge, mais une Afrique moderne, décomplexée et épanouie.

L’artiste qui avait plutôt peint des figures isolées qui occupaient la toile est en train de passer à des couples de danseurs dans lesquels il y a lieu de voir encore quelques grilles de lecture supplémentaires sur la complémentarité dans l’égalité entre l’homme et la femme.

Sylvain Sankalé, 2019
Critique d’art. Dakar – Sénégal (extrait du texte « Nairobi Here We Art! »)